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  • Oct 4, 2026, 9:38 AM
    retooted Jeanneadebats

    La jeune fille et les idoles

    (ou l’art de s’engueuler avec la SF)

    Moi, Madame, je me suis engueulée avec quelques-uns des plus grands de la SF

    Il y a des gens qui collectionnent les prix, d'autres les éditions originales, les dédicaces, les invitations prestigieuses, les droits d'auteur ou les photos avec des gens célèbres. Moi, Madame, je me suis engueulée avec quelques-uns des plus grands de la science-fiction, c'est une carrière comme une autre.

    Avec Gérard Klein, c'était devenu un rituel saisonnier. Tous les ans, à l'approche des Utopiales, Gérard me tançait vertement parce que les tables rondes auxquelles je l'avais invité ne parlaient pas exactement de ce dont il avait envie de parler, puis il me refaisait plus ou moins la programmation, d'un ton docte, paternalistiquement bienveillant et particulièrement agaçant. Je lui répondais gentiment non, en faisant un doigt dans la poche de mon manteau. C'est là que la phrase « Oui mais bon, c'est Gérard » a pris un tour assez particulier auquel on est moins habitué depuis Depardieu.
    C'était comme le retour des hirondelles, sauf que ça annonçait novembre.

    Philippe Curval, lui, avait décidé de devenir le roi du prix du Lundi après s'être engueulé avec Gérard Klein, qui, lui, n'avait pas décidé de cesser d'être roi du prix du Lundi. Au bout d'un moment, ça va bien.

    Avec Alain Damasio, c'était politique et personnel. Pour sa gloriole, il a joyeusement jeté mon festival sous le bus tout en me faisant la bise et des compliments dégoulinants à la sortie. On peut dire beaucoup de choses devant moi, mais jeter mon festival sous le bus tout en me passant la main dans le dos constitue une méthode assez fiable pour découvrir la qualité de mon caractère.

    Romain Lucazeau s'est d'abord roulé en PLS parce que je ne l'avais pas invité et m'a traitée de tous les noms sur tous les internets, puis, une fois invité, parce que je l'avais vaguement traité d'ultra-néolibéral dangereux. Il faut reconnaître une certaine constance dans l'insatisfaction.

    Francis Berthelot n'a pas beaucoup apprécié que je lui explique qu'une de ses interventions n'était pas sexiste, elle était juste putophobe. Je pensais pourtant lui annoncer une bonne nouvelle.

    Serge Lehman, c'est encore autre chose : le néoféminisme 2.0 et les wokes à cheveux violets dont je suis lui hérissent régulièrement les antennes, et puis il faut avouer qu'il a toujours essayé de me retourner contre Roland C. Wagner, notamment pendant la GRANDE BATAILLE CONTRE LA MÉTAPHYSIQUE, parfois avec de grands mouvements de cheveux d'écrivain ténébreux tout livide au milieu des tempêtes, dans une tentative de séduction intellectuelle dont je ne me suis jamais vraiment remise. Enfin, Serge, vraiment ? ^^

    Je me suis même temporairement chamaillée avec l'extraordinaire Élisabeth Vonarburg, je ne me souviens absolument plus pourquoi, mais je me souviens que c'était fun et que je l'aime toujours autant, ce qui vous donne déjà une indication importante sur la nature très relative du mot « engueulade » dans ce texte. Même chose avec Norman Spinrad : on peut s'engueuler avec des gens qu'on aime, c'est même beaucoup plus intéressant qu'avec les autres.

    Je me suis prise de bec avec Larry Niven pour une sombre histoire de festival dont il ne conserve certainement aucun souvenir, ce qui signifie que je peux désormais raconter absolument ce que je veux, mais malheureusement je ne m'en souviens plus très bien non plus.

    Avec Alejandro Jodorowsky, il a fallu s'énerver pour le convaincre de ne pas aller se coucher avant la remise d'un prix qu'il était censé recevoir, prix que, personnellement, je ne lui aurais jamais donné. Mais à partir du moment où les autres avaient décidé de le lui remettre, encore fallait-il empêcher le lauréat de partir mettre son pyjama avant la cérémonie.

    Avec Douglas Kennedy, j'ai commis l'erreur assez grave d'écrire dans sa bio qu'il était un immense écrivain populaire. Il s'est aussitôt braqué, se drapant dans la Littérature avec un grand L, ce qui m'a légèrement agacée parce que, bon, Hugo était un immense écrivain populaire, alors si ça te va pas, museau. Il y a des gens avec lesquels on se fâche en les insultant, moi j'ai réussi à me fâcher avec Douglas Kennedy en lui faisant un compliment.

    Avec Tade Thompson, j'ai commencé par commettre l'impair de ne pas l'appeler docteur, puis j'ai passé un temps qui m'a paru considérable à lui promettre, pour la centième fois, que non, juré, craché, il n'aurait pas de table ronde sur l'afrofuturisme. Au bout d'un moment, je peinais littéralement à trouver de nouvelles manières de lui garantir que je n'allais pas le faire parler d'un sujet dont il ne voulait pas parler. À la fin, j’ai craqué, un peu pas beaucoup, fuck.

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