Le bureau et l'oignon
Je ne crois pas beaucoup à la rédemption, pour ça faudrait croire tout court, il me semble, mais je me souviens de ce conte rapporté dans Les Frères Karamazov.
C'est l'histoire d'une vieille femme épouvantable, méchante, rapace, une vraie saloperie garantie sur facture, qui meurt et évidemment se retrouve aux enfers. MAIS voilà, un jour dans sa vie, elle avait donné un oignon à une pauvresse, comme ça, gratos, out of the blue.
Et donc, alors que les démons vont la faire cuire pour l'éternité, un ange apparaît et lui tend un oignon par la queue. La vieille s'y agrippe, l'ange commence à monter vers le paradis.
Aussitôt, les autres damnés, voyant l'aubaine, s'accrochent à ses jupes. Un, puis deux, puis dix, puis des dizaines. L'ange tire, la vieille monte, mais la queue de l'oignon s'étire et craque sous le poids de tous ces gens. Elle menace de rompre à chaque instant, mais l'ange continue pourtant son ascension, de plus en plus péniblement, il est vrai.
Alors la vieille, voyant que tous ces profiteurs risquent de compromettre SON salut à ELLE, commence à leur distribuer des coups de pied. C'est SON oignon, merde, pas le leur ! La queue de l'oignon casse, tout le monde retombe aux enfers en plein lacs de flammes, vieille comprise. Amen.
Et donc, pourquoi je vous raconte ça ?
À cause de cette histoire absolument grotesque et, paradoxalement, assez touchante, du faux bureau de Fred Trump senior, le père de Donald et son frère, Robert.
Jusqu'à la fin de sa vie, le vieux Fred Trump, atteint de la maladie d'Alzheimer, a cru qu’il dirigeait son empire immobilier. Tous les matins, il mettait son costume prenait sa Rolls et se rendait au boulot. Sauf que ses fils lui avaient organisé un faux bureau, avec de faux documents à signer, un téléphone qui ne menait nulle part sauf vers une secrétaire chargée d'entretenir l'illusion qu'il était toujours aux commandes.
Bon, nonobstant ce que cette petite mise en scène familiale nous inspire forcément sur les rapports à la réalité et au pouvoir chez les Trump, rapports dont l'actualité nous offre quelques fascinantes illustrations (mention spé à l’Europe récemment et inopinément baignée par les eaux de l’océan Pacifique selon Donald) , j'y trouve quelque chose d'attendrissant.
Voilà des hommes dont presque tout me révulse, me répugne et me colle la nausée et qui, soudain, me font entrevoir une espèce de tendresse filiale, ridicule, mais peut-être sincère (parce qu’ils avaient le choix de l’enfermer, papy, pour avoir la paix) . C'est bien la première fois que les Trump parviennent à m'attendrir sur quelque chose, je vous assure que ça me contrarie beaucoup.
Et je me dis que c'est peut-être leur oignon.
Sauf que, vu les habitudes familiales en matière de partage, de pouvoir et de générosité envers le prochain, je ne donne pas cher de la queue de l'oignon. D'autant plus que, pendant que le vieux Fred signait ses jolis faux papiers, ses fils prenaient le contrôle de l'empire familial pour de vrai.
Et puis, il y a cette différence, chez Dostoïevski, l'oignon casse et la vieille garce tombe aux enfers. Pour les Trump, j'ai comme l'impression que c'est le bureau entier qui risque de leur tomber sur la gueule.
Je ne crois toujours pas à la rédemption, mais beaucoup à la gravité. Et parfois, j’espère qu’il y a un karma.